Notre analyse d’impacts montre que le développement de centrales à biomasse est au mieux sous-optimisé, au pire délétère pour le climat, la biodiversité et la santé humaine. Notre association plaide donc en faveur d’un moratoire mais comment répondre alors aux besoins énergétiques d’un territoire en pleine croissance ? Et que faire des milliers de tonnes de bois que l’on compte défricher dans les décennies à venir pour créer des espaces agricoles ?

Le bois : un matériau aux multiples vertues

Les idées ne manquent pas pour utiliser les divers produits de défriche. Le bois pourrait par exemple être utilisé dans l’ameublement : est-ce qu’il n’est pas paradoxal que les guyanais soient équipés avec du bois provenant d’Eurasie alors que l’on brûle cette précieuse ressource dans nos parcelles agricoles et peut-être bientôt en centrale électrique ? Sans compter les économies que pourrait réaliser le territoire, alors que la Guyane dépense quasiment 8 fois plus d’argent à importer des produits en bois qu’elle n’en gagne à l’export. De plus, en valorisant mieux les “déchets” de sciage (qui représentent les deux tiers de la matière extraite des grumes), on améliorerait la rentabilité des scieries faisant par là même baisser le coût des actuels produits de sciage, uniquement dédiés à la construction de bâtiment.

Et puis, au-delà de l’Angélique, de très nombreuses essences seraient utiles dans le secteur de la construction. Les études sur les écomatériaux menées pour le Parc Naturel Régional explicitent ainsi de très nombreux usages :

  • incorporation de fibre de bois dans les bétons et mortiers,
  • panneaux de fibre de bois,
  • contreplaqués,
  • isolants à base de fibre de bois (vracs ou panneaux semi-rigides)
  • bois massif abouté/reconstitué utilisable comme bois de charpente,
  • fibre de renfort pour les matériaux composites et les briques de terre crue…

Les tiges de moins de 30 cm de diamètre peuvent même directement servir dans la construction (poteaux, pieux, carbets), sans usinage. Ce sont les “bois ronds”, utilisés depuis longtemps par les peuples autochtones.

Ainsi, chaque hectare défriché renferme une multitude d’applications qui seraient créatrices d’emploi, amélioreraient la balance commerciale de la Guyane, favoriseraient son autonomie et le tout en évitant de rejeter des gaz à effet de serre.

Peut-on se passer du pétrole et de la biomasse énergie ?

Hausse démographique et souhait d’amélioration des conditions de vie de la population induisant une consommation énergétique accrue, obligation de se débarrasser rapidement des énergies fossiles, impératif de limiter la déforestation, la situation guyanaise est complexe à bien des égards. Est-il possible de concilier tant d’enjeux ?

Pour éclairer la problématique énergétique guyanaise, l’ADEME a produit en 2020 un rapport analysant les possibilités pour que le territoire atteigne un mix électrique 100% renouvelable. Dans cette exercice, l’agence propose plusieurs scénarios, certains permettant même de reporter l’intégralité de la consommation de carburant automobile sur une production électrique. Ce dernier cas de figure correspond naturellement au scénario le plus gourmand énergétiquement, avec 1100 GWh de production annuelle ce qui correspond à une augmentation de la production de 13% par rapport à 2023.

L’ADEME démontre qu’il serait possible de produire ce volume d’électricité non seulement en se passant complètement du fioul, mais également en s’appuyant très peu sur la biomasse énergie. En effet, la puissance installée se limiterait à 32 MW de centrale électrique à biomasse (pour rappel, il y a actuellement 16 MW déjà installés et 20 MW en projet) et ces centrales ne serviraient qu’à produire dans les rares moments où l’eau, le soleil et le vent feraient défaut. Ainsi, la production biomasse avoisinerait 1 GWh par an, soit 0,4% de ce que pourraient produire les 36 MW de centrales annoncés.

Dans un tel scénario, seules 1 600 tonnes de bois seraient brûlées chaque année : c’est ce que l’on récolte habituellement sur une dizaine d’hectares de défriche agricole.

La production d’électricité s’effectuerait donc principalement à travers le développement des énergies solaires, éoliennes et hydrauliques.

L’étude estime ainsi qu’il faudrait prévoir une puissance photovoltaïque installée de 190 MWc ce qui représente de l’ordre de 120 ha à recouvrir de panneaux solaires. D’après l’ADEME, nul besoin d’aller gagner ces surfaces sur la forêt, puisqu’elle estime à plus de 300 MWc la puissance installable en toiture (résidentiel, tertiaire) et 64 MWc la puissance installable sur des friches industrielles.

Pour ce qui est de l’énergie éolienne, les analyses de l’ADEME montrent un potentiel intéressant sur tout le littoral. En tenant compte des espaces de protection de la biodiversité, de la présence de radars et des zones d’habitation, l’étude estime à  130 MW la puissance éolienne qui pourrait être installée en Guyane. Et 113 MW seraient requis dans le scénario “Vers l’autonomie énergétique”.

Enfin, l’ADEME invite à s’appuyer sur la force de l’eau pour produire de l’électricité, avec 157 MW de centrales hydroélectriques, ce qui nécessite d’installer 44 MW en plus des 113 MW de Petit Saut. Il ne s’agirait toutefois pas de réaliser de nouveaux grands barrages mais plutôt de réaliser des ouvrages dits “au fil de l’eau”, qui capteraient l’énergie de la Mana, de l’Approuague, du Maroni et de l’Oyapock sans créer de grandes retenues. D’après les travaux menés par l’ADEME, le potentiel hydroélectrique guyanais est estimé à au moins 72 MW.

Dois-je parler du Larivot ?? Si oui pour dire quoi : que l’on va être en surcapacité ? Ou que le Larivot va assurer une stabilité du réseau et que l’on n’a pas besoin de la biomasse solide ?

La sobriété : la clé pour bâtir une société respectant les limites planétaires

Le développement des renouvelables permet de couvrir un volume limité d’électricité

Le rapport de l’ADEME a cherché à répondre aux besoins guyanais de 2030, ce qui constitue un horizon de temps très court. Comment évoluera la demande ne serait-ce que d’ici 2050 ? Si la consommation électrique croît aussi rapidement que la population, elle pourrait se situer entre 1200 et 1600 GWh d’ici 2050, selon que l’on se réfère aux scénarios bas ou haut de l’INSEE. De son côté, dans ses derniers bilans prévisionnels, EDF table sur une explosion de la consommation, malgré les mesures de maîtrise de l’énergie, et malgré une prévision de consommation des véhicules électrique inférieure au scénario de l’ADEME. Ainsi entre 1365 GWh (scénario de croissance démographique moyenne et croissance économique basse) et 1554 GWh (scénario de forte croissance démographique et économique) seraient consommés dès 2038.

Dans tous les cas, ces consommations sont au-dessus des 1100 GWh couverts par le scénario “Vers l’autonomie énergétique en 2030” de l’ADEME. Dit autrement, même si la croissance démographique suivait les prévisions les plus basses de l’INSEE, en conservant le niveau moyen actuel de consommation par habitant, on dépasserait dans la prochaine décennie ce que les énergies renouvelables guyanaises peuvent nous fournir d’après l’ADEME.

Il est donc primordial que la croissance de la consommation soit plus faible que la croissance de la population. C’est paradoxalement, ce qu’envisage le scénario “emeraude” d’EDF, pour les cinq prochaines années tout du moins. Ainsi, jusqu’en 2028, moyennant une politique volontariste de maîtrise de l’énergie, la croissance de la demande électrique pourrait être quatre fois moindre que celle de la population. Si l’on poursuit cette tendance jusqu’en 2050, on s’aperçoit que, indépendamment de la démographie, il serait possible de se contenter du volume de production scénarisé par l’ADEME.

Découpler les notions de consommation et de développement

La précédente hypothèse revient à dire que la consommation d’électricité par guyanais doit diminuer substantiellement, de l’ordre de 25% d’ici 25 ans, pour atteindre de l’ordre de 2500 kWh/habitant contre 3200 kWh/habitant actuellement. Cette baisse est-elle compatible avec le développement socio-économique de la Guyane ?

Pour y répondre nous proposons de nous intéresser au Costa Rica, pays tropical de 5 millions d’habitants et 51 000 km², situé en Amérique centrale. Après avoir drastiquement attaqué ses forêts (26% de couverture forestière en 1985), le Costa Rica a fait le choix de protéger sa biodiversité exceptionnelle (6% de la biodiversité mondiale) et les arbres occupent désormais la moitié du pays.

La totalité de l’électricité du Costa Rica est renouvelable, principalement grâce à ses barrages hydroélectriques qui produisent trois quarts du courant, aidés par la géothermie et l’éolien.

Tout comme la Guyane, le Costa Rica est très dépendant du pétrole pour ses transports mais il s’est doté d’un plan pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Pour cela, le pays table sur une division par deux du nombre de voitures d’ici 2040 et souhaite développer des bus électriques en parallèle.

Aujourd’hui, le Costa Rica consomme en moyenne 1900 kWh/hab d’électricité soit 40% de moins que la Guyane (3200 kWh/hab). Comparé à cette échelle, on mesure qu’atteindre 2500 kWh/hab en Guyane est de l’ordre du possible. Mais peut-on assurer le bien-être de la population avec un tel niveau de consommation ?

Tout dépend de l’indicateur choisi. En 2022, le PIB par Costaricien avoisinait les 12 000€/an, ce qui correspond aux revenus moyens des habitants de la Guyane, territoire le plus pauvre de France après Mayotte, et aussi au revenus moyens dans le monde. Ainsi, si l’on s’intéresse à la richesse par tête, le Costa Rica est en 60ème place sur l’échiquier mondial alors que les français disposent en moyenne de deux fois plus d’argent.

En revanche, si l’on considère l’empreinte écologique, l’espérance de vie, le degré de bien-être des populations (indice de 0 à 10 obtenu par sondage) et les inégalités des revenus, alors les résultats changent radicalement. Ainsi le Costa Rica arrive sur la première marche du podium (et la France 30ème), comme le révèle le classement du Happy Planet Index (HPI). En effet, avec une empreinte écologique 60% plus faible que les français, les Costariciens se montrent plus heureux que nous. Les habitants cultivent notamment le concept de “Pura Vida”, qui désigne une vie faite de simplicité, de gratitude et connectée à l’environnement, et qui fait des envieux à travers l’Amérique latine.